16 juin 2013 ~ 0 Commentaire

Ethique et société (enseignement du Dalaï Lama et mise en perspective du livre L’élégance naturelle)

 

La première fois que j’ai entendu  le Dalaï Lama, c’était à la télévision en 1989 alors qu’il venait de recevoir le prix Nobel ; à l’époque, je ne connaissais rien au bouddhisme. Il était invité par Bernard Pivot à l’émission Apostrophe. Je me souviens qu’en voyant ce moine habillé en rouge avec un bras nu arriver sur le plateau et en entendant qu’il s’agissait d’un chef religieux bouddhiste originaire du Tibet, j’ai eu immédiatement envie de fermer la télévision et d’aller me coucher. J’étais fatiguée et je n’avais pas envie de m’intéresser à autre chose à ce moment-là qu’aux problèmes de ma petite vie… Bernard Pivot lui a demandé en début d’émission : « Sa Sainteté, on dit de vous que vous êtes un « Boudda vivant », le croyez-vous réellement ? ». Le Dalaï Lama a éclaté d’un rire joyeux, et j’ai su à ce moment-là que je regarderai l’émission jusqu’à la fin.

Après l’émission, j’ai acheté des livres sur le bouddhisme et par la suite, bien plus tard, j’ai rencontré le Dharma et j’ai pris refuge.

C’est donc quelque part grâce à lui, et je lui en saurai toujours gré, que j’ai rencontré la voie vers l’éveil, même si je me suis tournée dans ma pratique vers d’autres « maîtres éveillés » pour m’inspirer, tel que le 17ème Karmapa Thayé Dorjé.

 

Ethique et société (enseignement du Dalaï Lama et mise en perspective du livre L'élégance naturelle) dans bouddhisme tibétain 3e1eba30c0-199x300

Bien plus tard, en 2009, alors que le Dalaï Lama passait à Paris je suis allée l’entendre à Bercy. A l’époque j’avais déjà fini d’écrire L’élégance naturelle (en 2003), fortement inspirée par les valeurs du « bouddhisme engagé » sans toutefois connaître du tout cette expression qui ne s’est répandue que plus tard, du moins en France. Je m’étais fait ma petite idée sur l’articulation entre la spiritualité du Dharma et les valeurs sociales qui, me semblait-il, devaient prendre corps dans notre société pour que celle-ci soit plus humaine pour tous, et permettent de développer une « précieuse existence humaine » permettant de pratiquer aisément le Dharma. A partir de cette réflexion, j’avais construit mon roman sur la base d’une utopie sociale qui, me semblait-il, correspondait à l’idéal d’une société conforme aux valeurs du Dharma même si celles-ci n’avaient évidemment pas à s’imposer comme telles à tous les citoyens, ceux-ci devant demeurer libres de leur choix de vie et de leur mode de pensée. Il s’agissait donc, selon ce roman, de rechercher les voies vers une société fondée sur la générosité, la solidarité, la justice et aussi une certaine joie de vivre, dans la plus grande fraternité entre tous les êtres humains quelque soit leur appartenance sociale, leur âge et leur origine. D’où l’idée des « réseaux de générosité » qui devaient constituer le creuset d’une réflexion sur cette nouvelle générosité sociale devant se répandre ensuite par vagues successives dans l’ensemble de la société de par le monde.

De plus, j’avais trouvé dans un texte de Chogïam Trungpa l’inspiration pour marquer ce livre de « l’élégance naturelle » propre, selon lui, à tous ceux qui dévoile leur bonté fondamentale. Cette image me paraissait particulièrement belle et évocatrice.

C’est dans cet état d’esprit que je me suis rendue à Bercy et que j’ai écouté le Dalaï Lama.

J’ai alors été fort surprise de sa manière d’enseigner le thème qu’il devait traiter : « Ethique et société ». Car tout était à la fois simple, cohérent, et bien ordonné, sur l’articulation entre la générosité dont devrait faire preuve a minima notre société pour que celle-ci soit plus humaine et moins empreinte de violence, et les valeurs du Dharma qui vont jusqu’à concrétiser l’amour pour tous les êtres quelqu’ils soient, dans l’équanimité et l’égalité, sans jugement par conséquent. Le chemin vers l’éveil se dévoilait peu à peu tout au long de sa démonstration qui passait de la générosité « ordinaire » à celle du Dharma, en passant par celle de spiritualités telle que celle du christianisme qui, lui, aussi connaît « l’amour des ennemis ».

Cet enseignement me paraissait correspondre à ce qui m’animait en écrivant ce livre L’élégance naturelle, alors même que, lors de son écriture, je ne connaissais pas vraiment ce que disait le bouddhisme sur la crise à laquelle notre société est confrontée.

J’ai pris quelques notes au cours de l’enseignement du Dalaï Lama dont je voudrais livrer ici les grandes lignes tant elles sont éclairantes. Si j’ai commis des erreurs de retranscription, ce qui est possible, ou bien si vous souhaitez connaître l’intégralité de ce magnifique enseignement, vous pouvez vous reportez à la vidéosur le lien ci-joint, qui en constitue l’enregistrement intégral (l’enseignement proprement dit commence à la trentième minute de la vidéo approximativement).

Dalaï Lama Paris 7 juin 2009

Le Dalaï Lama a dit en particulier que :

1)

-          Le progrès matériel ne suffit pas pour construire le bonheur, il convient certes de développer le confort physique mais cela ne suffit pas pour réaliser la paix intérieure qui naît par la force de l’esprit. Or nous avons un potentiel pour la développer : elle est inscrite dans notre constitution biologique. A notre naissance et après, le contact physique entre la mère et l’enfant sont importants. Par son affection et son sens des responsabilités, la mère est concernée par le sort des autres. Nous-même avons profité de cette affection, ce qui nous donne l’énergie pour aider les autres. Les actions éthiques n’ont pas nécessairement pour origine une quelconque religion. L’amour, la bienveillance, c’est le bon sens universel, ces valeurs partent du cœur. Elles existent dans tout être humain.

-          La pratique de tonglen (cf la pratique du donner-recevoir articulée sur la respiration) donne la paix intérieure, elle est donc utile même si elle ne sert à rien pour l’autre. Elle est utile pour gérer ensuite la relation à l’autre.

-          Qu’est-ce que l’éthique ? C’est être impliqué dans le bonheur de l’autre : notre corps apprécie les autres. La compassion favorise la bonne santé du corps. La colère, la haine, l’hostilité apportent la peur. Ces états mentaux sont mauvais pour la santé. La bienveillance amoindrit la peur et donne une meilleure interaction avec les autres. La haine divise. Pour développer la paix intérieure, il faut donc développer la bienveillance. Si nous avons la bonté, nous n’avons rien à cacher. Cela réduit nos peurs. La haine détruit le système immunitaire, tandis que « le bon cœur » apporte la bonne santé et aussi la beauté. La beauté extérieure et intérieure.

-          Le but du bonheur dépend de la société et des autres. Pour nous y relier, il faut la compassion et la bienveillance qui nous maintiennent ensemble et nous rapprochent. Nous sommes des animaux sociaux.

2)

-          Pour construire une société plus jute, on peut la fonder sur le monothéisme, sur la croyance en Dieu, l’amour infini. Cette croyance nous amène à manifester de l’amour envers les autres.

-          Ou alors on peut partir de la spiritualité bouddhiste : en ce cas, on développe une certaine compréhension de la loi de cause à effet qui nous conduit à nous apercevoir que le bonheur dépend de causes de et de conditions. Nous comprenons que notre bonheur dépend de notre générosité.

-          Ou encore on développe une manière laïque de fonder une société meilleure sur la base de la constatation que les gens ne sont pas heureux et on promeut alors des valeurs humaines altruistes.

-         Le Dalaï Lama dit qu’il s’efforce de promouvoir de telles valeurs mais que, dans le cadre de celles-ci, il y a toujours une discrimination entre les amis et les ennemis ; la compassion est donc limitée et partiale. Elle est fondée sur l’aspiration fondamentale vers le bonheur et donc sur l’amitié avec nous-même : nous voulons notre propre bonheur, ce qui est inscrit en nous parce que nous ne voulons pas souffrir : c’est notre caractéristique. Ces valeurs sont donc justes quelque part, en ce sens limité : nous avons un « droit fondamental d’échapper à la souffrance »,

-          La compassion transmise par le Dharma exige d’aller au-delà de cette limite constituée par la discrimination entre les amis et les ennemis. Elle demande un entraînement de l’esprit à la non-discrimination. Nous dépendons les uns des autres au travers des difficultés provoquées par la crise, la pollution de  l’environnement etc… Nous devons donc travailler ensemble car bientôt, il n’y aura plus que des vaincus si la situation n’est pas redressée.

-          Nous devons donc développer une relation avec les autres qui soient fondées, non plus sur leur attitude (= tu es en colère donc je suis en colère), mais sur leur besoin profond (=tu es en colère parce que tu souffres, ce qui suscite en moi de la compassion et de la générosité).

3)

-          Il convient donc de construire une société plus compatissante et pour cela, ne pas se décourager, et aussi savoir être réaliste, c’est-à-dire en commençant par nous-même : cette démarche « sociale » doit ainsi venir de « l’individu », par le développement de sa paix intérieure. Ensuite elle peut rayonner dans la famille, puis dans d’autres familles. Et dans toute la société.

-          Que chaque individu fasse donc l’effort pour se transformer (nous sommes tous de grands égocentriques…) !

*

Voilà quelle a été en essence l’enseignement du Dalaï Lama qui a aussi expliqué, dans le cadre d’un échange avec la salle (questions-réponses), que l’infinie compassion est impartiale, qu’elle n’est pas attachée à certains êtres mais ancrée sur le désir qui anime tous les êtres : celui de vouloir le bien de tous les êtres dans l’absence de partialité, tandis que l’égo néglige le bonheur des autres.

*

Il m’a semblé, après avoir écouté ces paroles, que, dans mon livre L’élégance naturelle, je n’avais rien voulu dire d’autre en articulant les valeurs de tonglen avec une éthique sociale au-delà de la générosité que nous savons tous manifester à des degrés divers dans nos vies.

Mais il m’a semblé aussi qu’il convenait de rebondir sur cet enseignement en développant une réflexion sur la dynamique propre à notre système économique, qui, basé sur l’esprit de « maximisation du profit », emporte quelque part les individus de sorte qu’une simple transformation intérieure de ceux-ci ne pourra suffire à refonder un système plus humain…

Tout reste à penser de ce point de vue. Et là aussi est l’objet de L’élégance naturelle où les individus recherchent ensemble, de façon collective, les voies d’un système économique rompant avec cet esprit de maximisation du profit. De ce point de vue, ce livre se rapprocherait plutôt des réflexions développées par David Loy, encore qu’à l’époque de son écriture, je ne le connaissais pas :

http://www.vipassana.fr/Bibliographie/DavidLoyRevolutionBouddhiste.html

J’ai néanmoins tenu à retranscrire ici cet enseignement remarquable du Dalaï Lama, qui décrit de façon particulièrement claire ce que doit être le « bouddhisme engagé », en tant que démarche spirituelle s’inscrivant dans notre chemin personnel vers l’éveil.

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Laure Sandre

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