26 juin 2016 ~ 0 Commentaire

Au sujet de « Comme une rage de justice » de Henri Burin des Roziers

Quand prendre soin du monde devient contemplation divine

« Comme une rage de justice » par Henri Burin des Roziers, avec Sabine Rousseau

Les éditions du Cerf, Collection Spiritualité

176 pages – mars 2016 – 19,00€

http://www.editionsducerf.fr/librairie/livre/17608/comme-une-rage-de-justice

 

Voilà un livre qui est le bienvenu. Une occasion pour le dominicain, Henri Burin des Roziers, de faire le point sur son chemin de vie, marqué par une générosité peu commune, articulée sur un courage exceptionnel face à l’adversité, et une grande intelligence face aux origines des diverses souffrances sociales qu’il a essayé de soulager à la racine.

Intelligence parce qu’à un certain moment de sa vie, alors qu’il était aumônier dans un centre d’étudiants catholiques parisien, il a su comprendre avec une particulière acuité que la pauvreté et l’injustice avaient pour origine un système économique basé sur le profit, système qu’il fallait par conséquent combattre si l’on voulait mettre fin à ces souffrances, et ce à une époque où pourtant, une telle démarche n’avait rien d’évident dans les milieux catholiques, traversés par l’idée que la charité sociale, c’est « donner aux pauvres », donner de l’argent, donner des vêtements, donner de quoi se loger, et que remettre en cause le « système », c’est être marxiste, c’est-à-dire athée, et se mettre ainsi quelque part au ban de l’Eglise.

Audace parce que, non seulement il a pris le risque d’être malmené par l’Eglise, mais aussi parce qu’il n’a jamais fait de concession aux pouvoirs en place, aux décideurs du système, que ce soit en touchant du doigt, dans sa chair, jusqu’où pouvait aller la pénibilité du travail au travers de son activité de salarié intérimaire, ou en se battant pour une amélioration du sort des sans domicile fixe, ou encore en luttant contre les conditions de logement misérable des travailleurs immigrés lorsqu’il était employé de la DDAS. Que ce soit surtout au Brésil, lorsque, devenu avocat, il a défendu avec acharnement les paysans sans terre, et plaidé contre les hommes de main des propriétaires terriens qui avaient assassiné des syndicalistes. Audace également lorsqu’il a remis en cause – seul au départ – l’esclavage qui sévissait dans les grandes propriétés du Brésil. Si des mouvements collectifs l’ont par la suite soutenu  dans ce combat, on peut dire que c’est lui qui a obtenu la suppression de l’esclavage dans ce pays.

Henri Burin des Roziers est un itinérant de la générosité. Il va là où le besoin s’en fait sentir, selon son intuition, non sans le soutien inconditionnel, heureusement, de sa famille comme de l’ordre des dominicains, qui l’ont toujours considéré comme un « fidèle », même si, pendant une certaine période, il n’allait plus à la messe, parce qu’il était reconnu comme étant prêtre dans l’âme et dans l’action. Même si pendant les évènements de mai 68, il a été traité de « prêtre défroqué » par la police qui l’a arrêté et maltraité. Même si, de façon générale, ses idées n’étaient pas « conformes » à l’idéologie de l’Eglise qui, de par l’influence de personnes comme lui, a su en définitive rectifier le tir en élaborant une « doctrine sociale » beaucoup plus soucieuse des réalités de notre monde.

Et là est bien tout l’intérêt de ce livre, non seulement pour les chrétiens en réflexion sur l’action sociale, mais aussi en réalité, pour tous ceux qui sont à la recherche d’un chemin spirituel dans sa dimension altruiste par et au travers d’une action militante au sein de la société, que  ce chemin soit bouddhiste, hindouiste, musulman ou autre.

A la lecture de ce livre, on comprend en effet que c’est le feu de la compassion pour les pauvres et les opprimés qui a pris ce prêtre aux entrailles et l’a poussé, comme au travers d’un souffle de vie, d’abord à rechercher les causes profondes de la souffrance sociale, puis à agir sur ces causes.

Son altruisme social, en même temps que son amour pour Dieu, qui, en définitive, ne faisaient qu’un, l’a porté tout au long de sa vie, sans qu’il n’ait besoin, pour vivre, du réconfort d’une famille, et ce, alors même qu’il aurait pu, par exemple, éprouver un sentiment de solitude insupportable lorsqu’il a été menacé de mort du fait de son activité d’avocat contre les propriétaires terriens et que l’Etat du Para a dû lui fournir des gardes du corps pour assurer sa sécurité. N’a-t-il pas déclaré, lorsqu’on lui a demandé s’il avait peur de mourir : « Non, je n’ai pas peur. (…). Je n’ai ni femme ni enfants. Je ne porte pas d’arme avec moi. Etant religieux, mon arme, c’est l’Evangile » [1] ?

Il conçoit son travail envers les autres comme un chemin de libération sociale pour eux, et, par là même, comme un chemin de libération de son cœur et de sa rencontre avec Dieu. Dans cette  absence intégrale d’égoïsme, dans cette présence aux plus démunis qui, eux-même, ayant le cœur pur, « verront Dieu »[2].

C’est de cette rencontre exceptionnelle avec les pauvres – et non, ici, de la solitude d’un moine contemplatif -, qu’a pu émerger, pour Henri Burin des Roziers, une « contemplation divine », s’épanouissant jour après jour, autant dans le moindre de ses actes contre les injustices que dans la prière et la méditation. Inspiré, comme il le dit dans son livre, par des phrases telles que « L’Esprit du Seigneur est sur moi pour annoncer aux pauvres la bonne nouvelle : les opprimés sont libérés, les captifs envoyés chez eux. J’annonce une année de grâce du Seigneur ».

Il n’y a pas de spiritualité (qu’elle soit  chrétienne ou non d’ailleurs) sans altruisme, parce que celui-ci  permet de lâcher l’égoïsme avec sa logique de « l’avoir » et de l’avidité, pour retrouver l’authenticité de « l’être », celle qu’incarne en particulier le Christ lorsque, répondant à ceux qui lui demandait qui il était, il avait répondu : « Je suis celui qui suis ».

Ce livre est un bain de jouvence dans la pureté de « l’être », à l’abri des valeurs de l’égo qui sous-tendent nos sociétés de consommation, d’exploitation et de rentabilité d’un côté, de dictature et de mépris de l’humain de l’autre.

La compassion se fait ici lave incandescente de l’amour, jaillissant de la toute-puissante activité d’un volcan intérieur toujours en éveil, détruisant, sur son passage, tout ce qui l’empêcherait de s’épandre comme force de vie, de joie, et de lumière.

*

Ce livre est de la sorte particulièrement intéressant, y compris pour les bouddhistes – disons-le sur ce blog consacré au Dharma – : ceux-ci sauront y reconnaître quelque part la pureté de l’esprit dans toutes ses qualités lorsqu’il se déploie dans la magnificence de sa compassion, de sa clarté et de son dynamisme.

Laure Sandre

 

 

 

 

 

 

 

 


[1] Bernardete Toneto, Frère Henri Burin des Roziers, avocat des sans-terre, Cerf, p. 70

[2] Troisième béatitude : Henri Burin des Roziers fait référence à celle-ci dans une vidéo pour expliquer son attirance envers les pauvres.

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